« Généalogie » de la thérapie narrative

La thérapie narrative est une psychothérapie systémique, dans le sens qu’elle s’appuie sur l’idée d’une conception relationnelle du monde. Michael White et David Epston se sont d’abord formés à la  thérapie de couples et de familles, c'est-à-dire à une perspective relationnelle des problèmes.

 La pensée systémique contemporaine s’est élaborée à partir de plusieurs champs de  connaissance : la biologie, les mathématiques, la  physique, la logique, la cybernétique, et elle a également bénéficié d’apports tels que la philosophie, l’anthropologie, la sociologie et la psychologie. L’ensemble de ces savoirs a contribué à la construction des approches systémiques telles que nous les connaissons aujourd’hui.

Von Bertalanffy publie la théorie générale des systèmes en 1947, puis viennent la théorie des catastrophes de Thom en 1972, les théories du chaos et de la complexité de Edgar Morin, les modèles biologiques de l’auto-organisation de Varela et Maturana et enfin les apports du constructionnisme sociale de Kenneth Gergen. Les approches systémiques ont connu des évolutions permanentes, c’est un courant de théorisation et de pratiques extrêmement fécond.

Pour le systémicien, les personnes sont en interaction les unes avec les autres à travers des récits ou des comportements. Dans ce contexte, la manière dont les choses sont dites, la manière dont elles sont comprises, produisent des effets sur les relations et donc sur les personnes.

Un petit changement peut en entrainer d’autres et faire boule de neige. Les systémiciens pensent qu’un minuscule changement peut avoir de grands effets.

La systémique considère que les clients souffrent de leur construction de la réalité, le but de la thérapie  est alors de les aider à construire d’autres possibles plus favorables à la croissance et à la vie.

Dans cette perspective on envisage que ce ne sont pas des individus indépendants, autonomes, qui fabriquent certains styles de relations, mais plutôt certains styles de relations qui fabriquent les personnes, qui leur confèrent certaines identités. « Le moi n’est personne sans les autres » dira Jean-Claude Kaufman.

 

La thérapie narrative en plus d’être une approche systémique est une approche postmoderne.

 Le postmodernisme est une réflexion sur la validité des connaissances et des pratiques. Il questionne depuis plus de trente ans  un grand nombre de disciplines comme l’architecture, la philosophie, la littérature mais aussi l’art, l’anthropologie, la sociologie, les études genre. La psychothérapie depuis la fin des années 1980 fait partie des champs de pratique réinterrogés  par le postmodernisme.

 

Le postmodernisme est une notion complexe, un ensemble d’idées qui  a émergé et s’est constitué en champs de connaissances dans la deuxième moitié du XXème siècle.

Le mot postmodernisme n’est entré dans le vocabulaire courant en France qu’après la parution de La condition postmoderne   de Jean François Lyotard mais le concept de postmodernité serait  habituellement attribué à Charles Jenks architecte anglais.

 

Jenks a appelé double « coding » in the language of post-modern architecture, l’amalgame de traits hétérogènes. Selon lui le «  postmodernisme est le résultat de l’hybridation du modernisme et d’un autre code (baroque, romantique,…) Le postmodernisme correspondrait alors à l’intersection pleine de deux ou plusieurs codes extrinsèques. » Jenks proclame que « l’architecture moderne est morte à Saint Louis, Missouri, le 15 juillet 1972 à 15H32 » date du dynamitage de buildings fonctionnalistes décrétés inhabitables. Cet épisode symbolise la fin des modèles modernistes à vaste échelle en architecture incarnés en particulier par Le Corbusier ou Le Bauhaus.

 

La comparaison des prémisses épistémologiques de la modernité et de la postmodernité constitue une voie de compréhension de ces deux espaces culturels : la culture moderniste professe l’exclusivité d’une vérité objective, définie par la raison et la primauté de l’autorité, tandis que la culture postmoderne célèbre la multiplicité des vérités subjectives définies par l’expérience et réinterroge  l’autorité.

 

Le postmodernisme se définit avant tout comme une critique de la modernité. Pour Jean- François Lyotard le postmodernisme nécessite certaines conditions, il ne s’agit  pas d’un anti modernisme mais d’un constat critique des dévoiements du projet moderne dans le sens d’un dépassement. Cette critique concerne principalement quatre points : une vision ontologique du monde, un sujet pensant  doté de raison, une relation référentielle sujet/objet, et  une prétention à l’universalité. Ces différentes remises en cause conduisent le postmodernisme à un refus du projet épistémologique moderne.

 

 

Critique d’une vision ontologique du monde 

 

Selon les postmodernes, la modernité se fonde sur l’idée d’un monde disposant d’une essence extérieure au sujet. Le monde des modernes  peut être conçu au travers d’éléments isolables, stables, et liés entre eux  par des relations de causalité. Le temps est ainsi une suite de séquences, et le changement un épiphénomène. Pour les postmodernes, au contraire, le monde est fondamentalement en devenir, changeant, fragmenté et disparate, rendant toute velléité de compréhension en terme d’éléments impossible. Pour les postmodernes le monde se construit dans l’interaction et l’interdépendance. Dans cette perspective, c’est la stabilité qui est l’épiphénomène d’un monde fondamentalement indéterminé.

 

Critique d’un sujet pensant doté de raison 

 

Pour les postmodernes, le modernisme commence au XVIIIème siècle avec la philosophie des lumières dans laquelle la raison devient l’attribut fondamental de l’être humain. La raison des modernes est celle de Kant qui prétend libérer le sujet d’une autorité extérieure et lui donne la capacité de penser par lui-même. L’individu  alors exerce son sens critique.

Cette conception d’un sujet humain doué de raison et de sens critique présuppose que celui-ci est doté d’une identité stable et cohérente. C’est principalement ce postulat que rejettent les postmodernes ; ils insistent sur l’incohérence et le caractère profondément  conflictuel du sujet .Pour Jean-Claude Kaufmann l’individu a un répertoire d’identités plurielles, contextuelles et ces identités changent selon les situations. Les individus dépendent aujourd’hui de plusieurs groupes d’appartenance à des degrés d’intégration plus ou moins forts et plus ou moins durable. Dans cette optique la quête identitaire personnelle est toujours inachevée.

 

Critique d’une relation référentielle sujet/objet 

 

Pour les modernes  l’individu peut se représenter les choses car elles sont en dehors de lui-même, qu’elles ont une valeur ontologique. Cette relation entre le sujet et les objets est possible dans le monde moderne car le langage est capable de décrire le monde tel qu’il est, le langage est alors considéré comme dénué de toutes idéologies, la représentation qu’élabore le sujet du monde extérieur devient un miroir de cette réalité

Le post modernisme interroge   le langage et son rôle dans la construction des réalités.

Pour  Ludwig Wittgenstein « les limites de mon langage sont les limites de mon monde » le sens quant à lui est le résultat de conventions sociales produites par des formes de vie et ne peut être établi en dehors du langage.

Pour Jacques Derrida nous pouvons utiliser le langage pour penser et communiquer, mais nous ne disposons d’aucuns moyens objectifs de savoir quelle relation il y a avec   la réalité extérieure ». Nos pensées sont prisonnières du langage.

Ferdinand De Saussure explique que le sens linguistique ne vient pas d’une correspondance avec les choses extérieures mais de la relation entre les signes eux-mêmes et de leur position dans le système de signification : le langage ne reflète pas la réalité.

Cette remise en cause de la capacité référentielle du langage est abondamment discutée par Derrida pour qui le langage est animé par »une forme d’auto référence dans laquelle chaque terme contient son opposé et interdit ainsi toute saisie particulière de son sens ». Ainsi l’utilisation d’un terme sera toujours contaminée par la signification opposée. Ce mouvement continu et autonome rend le langage fondamentalement indécidable.

Pour Lyotard, la quête d’une relation parfaite entre le langage et la réalité ne fait que créer une illusion de réconciliation entre le concept et le sensible, entre la chose et la pensée sur la chose. L’illusion d’une expérience transparente et communicable. Ce fantasme d’étreinte de la réalité est non seulement irréalisable, mais aussi l’expression d’une quête d’universalité propre à la modernité.

 

Critique de l’universalité 

 

Pour les postmodernes les grands récits de la modernité tels que la liberté, les droits de l’homme, la raison universelle, voient éclater leurs fondements. En effet  la remise en cause d’une vision ontologique du monde, de l’idée d’un individu pensant doté de raison et du caractère référentiel du langage, détruit les bases même du projet de connaissance moderne.

Le projet de connaissance moderne peut se comprendre comme cette volonté d’étreindre la réalité pour atteindre à l’universalité. C’est l’exercice de la raison du sujet qui permet dans le projet moderne, de réaliser cet objectif. Fondamentalement, nous l’avons vu, l’exercice de cette raison doit permettre à l’humanité de s’émanciper d’une légitimité métaphysique (le passé, la religion, la tradition,…) et de trouver les fondements de sa légitimité dans l’être humain et donc dans un projet universellement partageable. La légitimité du projet moderne  se fonde ainsi « dans un futur  à faire advenir, c’est-à-dire dans une idée à réaliser » nous dit Jean-François Lyotard. Ce futur à faire advenir s’est exprimé historiquement par l’idée de liberté dans les droits de l’homme, le communisme, le libéralisme et dans l’idée de progrès de l’humanité attachée à la science .L’universalité attaché au projet de connaissance moderne a souvent conduit à des totalitarismes et des dominations par la terreur ce que Derrida et Foucauld développeront dans leurs écrits.

 

La modernité est fondamentalement attachée à l’ordre à la rationalité et  à la rationalisation. Il s’agit  pour les modernes de créer de l’ordre à partir du chaos. L’idée principale des modernes  est que la création de davantage de rationalité est susceptible de créer davantage d’ordre, et que plus une société est ordonnée, mieux elle fonctionnera. Jean-François Lyotard a identifié que la stabilité et la totalité sont maintenue dans les sociétés modernes au moyen des grands récits. Les grands récits pour Lyotard sont ces histoires qu’une culture donnée se raconte à elle même au sujet de ses propres pratiques et de ses propres croyances.

 

Ethique et postmodernité 

 

S’il n’y a plus de vérités universelles qui constituent des savoir fiables sur lesquels on peut s’appuyer pour prendre des décisions alors les repères de l’éthique moderne ne sont plus opérant.  

 

La pensée moderne envisage l’éthique comme un ensemble de valeurs universelles : la déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 en est un exemple magistral. C’est la culture et l’éducation qui conduiront l’humanité vers les progrès vers le bien. 

 

Dans une optique postmoderne l’éthique n’est ni une loi ni un code ni une règle immuable mais plutôt une dimension toujours en mouvement, au sens d’Héraclite, toujours renouvelée, toujours inachevée par rapport au bien et au mal.

 

Edgar Morin se pose la question suivante : « dans une société individualiste, c’est à dire une société ou il y a beaucoup d’autonomie et de liberté individuelle : comment  peut on fonder une éthique à partir de cette liberté individuelle, alors que les valeurs sont distribuées de façon tout à fait hétérogène, c’est-à-dire qu’une même conception du bien, de la solidarité et du mal n’est pas partagé par tous ?

 

Pour Michel Maffesoli la postmodernité se caractérise par le retour exacerbé de l’archaïsme : « au progrès linéaire et assuré, cause et effet d’un évident bien être social, est en train de succéder  une sorte de  régression  caractérisant   le temps des tribus »…toutes choses fort éloignées des valeurs universalistes ou rationalistes propre aux tenants des pouvoirs actuels.

Néanmoins notre monde «  néo-tribaliste postmoderne » n’est pas dépourvu de valeurs ; pour Michel Maffesoli l’une d’entre elle est l’idéal communautaire. Pour lui «  la tendance est là qui nous pousse vers l’autre, qui invite à l’imiter, a devenir mode du monde.

La foi dans la communauté peut constituer une source d’énergie pour l’éthique : c’est alors une éthique de la fraternité qui peut naître. Cette éthique  présuppose l’idée que les hommes se sentent avoir la même source maternelle, la même identité : la Shoah appartient à tous les hommes dira Jean-François Lyotard

Quelle soit individuelle ou fraternelle, l’éthique devra se confronter à des problèmes de trois ordres : le problème des contradictions éthiques, soit l’affrontement d’impératifs antagonistes, le problème des incertitudes éthiques et enfin le problème éthique du MOI.

 

 

La contradiction éthique c’est une sorte de «  double blind » une situation d’indécidabilité au sens de Derrida, soit « une forme qui interdit la solution de l’antinomie par la synthèse dialectique. »

Imaginons un homme atteint d’une maladie très contagieuse qui a deux formes possibles tantôt une forme banale et sans danger, tantôt une forme très grave et mortelle rapidement. Suite à la consultation qui vient de poser le diagnostique, l’hôpital est face a un problème éthique : au nom de la liberté individuelle laisser sortir cet homme qui est atteint de la forme bénigne de la maladie, ou au nom du bien commun, le garder à l’hôpital pour qu’il ne contamine pas d’autres personnes qui elles pourraient souffrir de la forme mortelle de la maladie. Comme on ne sait pas combien de temps la maladie reste contagieuse, le patient pourrait rester enfermé à vie à l’hôpital et c’est difficilement acceptable.

Dans cette situation il n’y a pas de compromis possible comme  sortir un jour sur deux. La décision est binaire sortir ou ne pas sortir.

 

Le deuxième problème auquel l’éthique postmoderne doit se confronter est celui des incertitudes éthiques .En effet si il n’y a plus de vérités absolues, qu’il n’y a plus de certitudes absolues, il reste à gérer beaucoup de doute, il devient nécessaire de gérer des situations singulières.

L’homme moderne  pourvu d’un Soi stable et cohérent,  connaît le monde  et lui-même grâce à la raison et la rationalité et  constitue ainsi des vérités universelles qui conduiront vers le progrès et la perfection. Cet homme là est embarrassé différemment par les problèmes éthiques. Pour l’homme moderne c’est la bonne connaissance, la bonne information qui lui permettra de décider de ce qu’il convient de faire. Le problème étant alors pour lui non pas de gérer de l’incertitude et  la multiplicité des options possibles mais bien de légitimer son action par la bonne connaissance, la bonne information.

Le développement de la puissance technoscientifique, qui a contribué à donner l’espoir d’un monde meilleur grâce au progrès infini de la science, a petit à petit été remplacé par le développement d’inquiétudes, d’angoisses, en lien avec les menaces environnementales ,le potentiel de guerre nucléaire, les manipulations génétiques. Le poids de ces angoisses a contribué à l’essor du souci éthique.

 

Le métissage qui caractérise les métropoles contemporaines a généré une grande hétérogénéité morale et provoqué une importante montée du relativisme des valeurs.

Cette nouvelle situation est de nature à nous obliger à recourir à la discussion éthique afin de trouver un terrain d’entente minimal.

Jean-François Malherbe, de l’université catholique de Louvain en Belgique considérait que « l’apprentissage de l’éthique, c’est l’apprentissage de l’art de dialoguer avec justesse »

Ainsi l’éthique cherche à ouvrir le débat public sur la problématique du vivre ensemble.

Yves Boisvert, déclare que l’éthique cherche à comprendre quel sens est donné par les membres d’une communauté à la cohabitation sociale.

Cette question du vivre ensemble n’est pas résolue de la même manière si l’on est moderne ou postmoderne : pour le moderne il faudra mettre en place des lois universelles, édictées par la raison. Pour le postmoderne avec Levinas l’éthique du vivre ensemble amènera à se « défendre contre le désir de l’identification de soi à soi, et en finir avec la tentation de réduire l’altérité au même, a une sorte de duplication de soi. Etre à l’écoute de la présence  de l’autre pour nouer avec l’autre des liens nouveaux, établissant une réciprocité fondée exclusivement sur ma responsabilité totale envers autrui. »

La question du rapport à l’autre est donc abordée différemment en moderne et en postmoderne.

 

Pour le moderne le rapport à l’autre est un rapport qui se doit d’être égalitaire : « les hommes naissent libres et égaux en droit » ils sont tous également soumis à la loi. Pour les postmodernes le rapport à l’autre se veut plus fraternel.  Le respect des principes d’identité et de singularité est  plus mis en avant ce qui à comme inconvénient de créer une tension permanente entre ce qui vise à l’accomplissement de la personne et d’autre part ce qui vise le bénéfice de la communauté.

C’est pour tendre à une possible gestion de cette tension entre la liberté individuelle et les devoirs découlant du vivre ensemble que l’éthique pousse à une forme d’autorégulation. Cette auto régulation n’est pas à proprement parler mue par l’altruisme, cet  « Art de se gouverner soi même » comme Foucault définissait l’éthique  est organisé à partir du souci de soi.

 

L’éthique postmoderne semble bien jouer un rôle en faveur de la socialisation et de la cohésion sociale  mais non pas comme une soumission à la loi à la façon des modernes  mais comme une «  relation sans contrainte » désirée plutôt qu’imposée. Une volonté de sortir du climat nihiliste hérité de l’idéologie moderniste. (Plus de traditions, plus de religions, seule la science et la raison).

 Dans le champ de la psychothérapie ces considérations ne sont pas sans conséquences.

La psychothérapie postmoderne se fonde sur une éthique du respect de l’individu envisagé comme émergence relationnelle donc multiple et changeant en fonction des contextes. Une éthique du renoncement aux vérités absolues donc émergence d’une multitude de vérités contextuelles. Une éthique de la relation favorisant la collaboration plutôt que les relations hiérarchisées, favorisant la relation désirée plutôt qu’imposée.

Une éthique du projet psychothérapeutique comme projet de désaliénation narrative.

Plutôt que de vouloir mettre du conscient là ou il y a de l’inconscient soit de la vérité là ou il y a de l’ignorance,  le postmoderne ne croit pas à la vérité mais il aspire à la liberté de choix d’existence,  il pense avec Baruch Spinoza que la relation psychothérapeutique doit construire « un système qui doit permettre à l’homme de mener une vie bonne ».

 Extrait de: 

Planches Narratives, Redevenir auteur de sa vie de couple , chronique sociale 2015